"La cavale" : Chapitre 1 - l'A13

 

L'air est frais ce matin. Le ciel est dégagé. Une belle matinée en prévision. Alors que nous marchons vers notre lieu de rendez-vous, Jick réfléchi au meilleur moyen de pénétrer sur le site de l'ancienne base aérienne d'El Cazal. Dans sa réflexion à voix haute, je l'entends revoir son plan d'accès au hangar. Certes, nous n'en sommes pas à notre premier coup, mais il en a toujours été ainsi. Jick ne laisse jamais rien au hasard. Il cogite au moindre détail tel un sculpteur qui fini son oeuvre à la lime à ongle. je me surprends de mon côté à penser à ma dernière compagne.

    Pour la première fois de ma vie, j'avais eu le sentiment de pouvoir aider une âme à la dérive. Elle était sans travail. Elle vivait en subissant les échéances. Elle cumulait les déchéances de celles et ceux qui se mettent volontairement hors du système, ou bien, de celles et ceux qui se croient d'une telle intelligence qu'ils finissent par se persuader que tous les autres ont tort. Elle ne nourrissait paradoxalement aucune ambition particulière, sinon celle de se laisser érer et enfermer, dans la marginalité. Cela semblait être la seule vie qui s'offrait à elle, et tout aussi étrange que cela soit, la seule vie qui semblait lui plaire et lui convenir. Je sais aujourd'hui qu'elle ne cherchait que la négation d'elle même. Elle pensait que ce serait là, sa seule façon de survivre. Un suicide de l'être sans le paraître de la mort. A sa façon, elle tentait d'oublier les brûlures de son jeune parcours. Temporairement installée en colocation, elle se délectait de soirées fumettes et de discussions interminables sur le rejet de la société de consommation. Il y avait longtemps que cette créature de rêve, que j'aimais, avait jetée définitivement l'éponge sur l'éventualité d'envisager un futur. Destinée à sombrer dans la précarité, je m'étais persuadé qu'elle serait le sens de ma nouvelle vie et que je serais celui qui lui tendrait une main ferme et décidée. Je me trompais évidemment. On ne peut aider une personne qui n'a pas conscience qu'elle a besoin d'aide. On ne peut être à la fois psychiatre de celle que l'on aime et médecin de soi. Il était certain que notre passion nous mènerait droit au mur.

    Chaque fois que je me souviens de cette pèriode de ma vie passée avec mes nattes blondes, celles-là même qui ont conditionnées ma cavale, je songe au calvaire psychologique que vivent mes deux acolytes.
    Vivre loin de tout. Vivre loin de tous ceux qui vous aiment. Vivre seul avec le seul but de ne plus nuire à personne. Fuir d'amour pour refuser d'être le poids de sa famille. Renoncer au soutien de ses proches pour ne plus affronter leurs regards d'incompréhension. Se bannir pour le bien des autres et pour faire table rase du pire que l'on provoque sans cesse pour soi-même, quoi que l'on fasse.
    J'aime ce jeune con que l'on a baptisé "El niño". J'ai mal pour lui de le savoir dans pareil état d'esprit. Je comprends qu'il ait trouvé en nous une famille qui lui fait défaut. Il sait bien que ni Jick, ni moi, ne lui en voudront pour sa faculté de se foutre dans la merde ou d'en sortir pour s'y remettre à nouveau. Il vient du nord et sans vouloir stigmatiser, "l'alcool le consomme". Un jour il commettra l'erreur qui nous perdra, si celle-ci ne vient pas auparavant de Jick ou de moi !

    Je ne sais pas comment cela fonctionne dans la tête de Jick, mais il est sûr que nous avons là, un collègue prêt à mourir pour nous. D'où est venu son engagement aussi féroce pour notre tribu ? je ne saurais le dire. J'imagine que sa rage a une explication tout aussi forte que sa façon de s'occuper de ces victimes. Il est une personne si propre sur elle, toujours bien arrangé, toujours réfléchi et jamais une contradiction. Il n'est pas ce que l'on pourrait qualifier de suiveur. Il suit, certes, mais il regarde, contemple et voit. Quand il ressent les choses, il nous en parle. Cela nous a évité de nombreux déboires. Je suis persuadé qu'il y a quelque part une Madame Morgan. Je suis presque aussi certain qu'il y a moult petits Morgan. Il n'en parle jamais, mais ces longs soupirs qui sortent de sa bouche, les nuits que l'on partage depuis des mois dans cette planque, me laissent croire en cette hypothèse. A moins qu'il ait été comme moi, si meurtri par sa dernière conquête, qu'il en rêve toutes les nuits sans pouvoir la sortir de ses pensées.

    Nous atteignons enfin la partie du grillage endommagé de la base aérienne. Nous tombons au moment pile ou la relève des vigiles a lieu. Nous nous trouvons derrière la piste où se trouve le local électrique. celui-ci alimente les feux qui guident les aéronefs lors de leur trajectoire de descente. Il n'y a pas encore assez de lumière pour distinguer nos deux formes traversant le taxi way, longeant la tour, en direction du hangar à hélicoptère. Jick me fait signe de passer le premier. Son flegme britannique ou du moins ce qu'il souhaite paraître.
    La route qui effectue le tour de la base est bordée d'une herbe dense et d'un fossé de part et d'autre. Par chance, celui-ci est asséché en cette période de l'année et l'herbe n'a pas encore repoussée de cet hiver froid que nous venons de traverser. En quelques minutes, nous nous trouvons au niveau de la petite caserne de pompiers, juste derrière la tour. Le camion rouge est en place et prêt à intervenir en cas d'urgence. Nous devrions profiter de la relève du dernier quart. Personne en vue, nous forçons notre marche afin de nous faufiler le plus vite possible sur le parking du hangar.

    Chose faite ! Nous avons rallié le point de rendez-vous et le lever du jour est programmé pour 6h41 d'après les termes très précis de Jick. Nous nous tenons face à face l'un de l'autre. Jick se tient droit comme un tuteur à pied de vigne. Il porte son manteau de cuir marron très stylé et très seventies. Grande poches latérales et une ceinture de taille. La mode n'a jamais été son fort. Lors de notre dernière nuit de beuverie avant notre planque, une jeune et avenante jolie demoiselle, croisée au hasard de nos frasques, avait dit à Jick qu'il faisait très viril dans cette tenue. Il n'a plus jamais quitté ce blouson depuis. En dehors de cette couleur monotomne, il ne se vêti que de noir. Pour se distinguer de nous, il a choisi le côté chemise et chaussures de ville. El niño, quand à lui, a gardé l'insouciance de son âge. Jean slim noir, basket, débardeur blanc et gilet noir. Peut-être a-t-il voulu faire un mix du look guindé de Jick et du mien, débardeur noir, veste cuir noire à deux boutons vintage et jean bleu grunge, délavé et troué.

    L'heure tourne. Il devient pressant que El niño apparaisse avec notre Cadillac pour que nous prenions enfin la route. Nous n'allons pas tarder à nous faire repérer par les militaires qui font leur footing tous les matins. Je demande l'heure à Jick :
- "Quelle heure ?", ...
Sans broncher, ni dire un mot, Jick me montre l'heure sur le cadran doré qui orne son poignet gauche. Je comprends tout maintenant ... tout s'explique ! ... Jick est gaucher !
- "Elle est pétée ta montre ?!", lui dis-je d'une voix mêlant à la fois une question et une affirmation dans l'intonation. Il me regarde fixement avec la tête légérement penchée sur la gauche et il redescend son bras le long de son corps en jetant un soupir nonchalant. Je préfère encore ne pas avoir perçu l'expression de ces yeux noirs, cachés sous les vitres rondes de ces lunettes de gangster de l'époque de Mesrine.

    Un ronflement se fait entendre. Deux lumières nous éclairent. Une Ford Mustang rouge avec deux bandes blanches apparaît. Nous sommes surpris, mais en même temps, nous nous doutons de l'identité de l'énergumène qui se trouve au voulant.
    Je suis fou de rage, ce n'est pas la caisse que j'attendais. El niño stoppe le véhicule à notre niveau et je me retrouve devant la fenêtre du conducteur.
- "Elle est où ma Cadillac ?" lui dis-je agacé.
La fenêtre descend et El niño, souriant, baisse ses lunettes et nous glisse
- "Vous montez ou pas ?". il remonte ses lunettes et fais rugir le moteur V8 de 5litres de cylindrée de la belle américaine. La portière s'ouvre, je rabats le fauteuil afin que Jick puisse atteindre la plage arrière. J'entre tant que mal dans le véhicule et je prends place sur le fauteuil du grand brulé. Une fois à l'intérieur, une interrogation semble peser à l'esprit vif et cartésien de notre camarade brun ténébreux et au caractère psychotique :
- "On s'est donné du mal pour venir au rendez-vous sans risquer de se faire voir. Comment as tu fais pour nous rejoindre ... ? surtout dans une caisse volée ... sachant qu'il va falloir ressortir du site !", balance-t-il en direction de El niño.
- "On m'appelle Superman dans l'intimité ! ... mais je t'excuse. Tu ne pouvais pas le savoir !", lui répond-il sur un ton sarcastique mais également très amical, suivi d'un petit clin d'oeil.

    Le soleil se lève, il est temps de prendre la route et de lancer notre cavale. La voiture démarre et s'élance sur la piste en direction de la sortie. Sur un ton énervé et ferme, je balance à El niño :
- "Prends l'A13".
 

- Michée Rose -

"La cavale" - Bad Pigeons

 

Gravé sur ma tôle,

Le symbole,

Impression de liberté

Débridée, sauvage,

Enragée,

Je reçois mon passager.

 

Contact ! Vas-y !,

Allum’moi !

J’aime que mon moteur gronde.

Fais hurler ma transmission

En quelques secondes

Appuies !, Envoies !,

Mets-moi la pression,

Tu prends le contrôle.

Maître de la direction,

Tu as le bon rôle

 

Je lâche ma haine

Sur l’asphalte, 

Le soleil à pein’levé.

Un coup de main sur

Le levier,

Je donn’rais tout ce que j’ai.

 

Pouss’moi ! Vas-y !,

Allum’moi !

J’aime que mon moteur gronde.

Fais hurler ma transmission

En quelques secondes.

Appuies !, Envoies !

Mets-moi la pression,

Tu prends le contrôle.

Maître de ma direction,

Tu as le bon rôle.

 

Yeah  ….

Hé ....

 

Chiffre maudit de la Cène,

Ils ont misés sur l’A13.

Yeah Yeah YEah...

 

Fais hurler ma transmission

En quelques secondes

Appuies !, Envoies !,

Mets-moi la pression,

Tu prends le contrôle.

Maître de ma direction,

Tu as le bon rôle.

 

[ Solo Guitare ]

 

Appuies ! Envoies !,

Mets moi la pression

Tu prends le contrôle.

 

Appuies ! Envoies !,

Mets moi la pression

Tu prends le contrôle.

 

Appuies ! Envoies !,

Mets moi la pression

Tu prends le contrôle.

 

Appuies !

Appuies !

Appuies !

Appuies !

Appuies !

Appuies !